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Après l’épisode de confinement COVID19, puis le déconfinement sous conditions et bientôt la rentrée professionnelle, nombreux sont ceux qui ont pensé à travailler à domicile, ou y développer leur activité, ou encore qui projettent d’en parler à leur boss, une fois la crise terminée (ou avant…).

Selon une étude menée par Ipsos pour « Welcome to the jungle », 48% des personnes interrogées souhaitent avoir recours au télétravail complet, soit 5 jours sur 5. Un autre sondage réalisé par Deskeo, un opérateur de bureaux flexibles en France, montrait que 62% des Français voulaient faire davantage de télétravail après le confinement.

On l’oublie, mais certaines entreprises privées et publiques permettaient déjà de travailler en partie à domicile. Certains d’entre nous y rapportaient déjà du travail, selon leur métier et selon la versatilité de l’équipement de travail professionnel. Je pense aux professeurs, qui préparent des cours et corrigent en semaine et en week-ends/vacances, je pense à tous les cadres avec responsabilités et équipés de PC portables et bien entendu les indépendants qui sont dans les services et n’ont pas besoin de bureau avec pignon sur rue (il y en a!).

Après 1 an et demi de télétravail en tant que consultant internalisé et 90% en télétravail, j’ai une certaine vision de critères permettant de vous aiguiller en aide à la décision quant-au home office.

Mais tout d’abord : est-ce un bon choix que de viser un 100% home office? Quelques éléments de contexte entre représentations idéalisées et réalités...

En quelques mots, qu’est-ce que le télétravail?

Le télétravail est défini comme « une forme de travail, hors des locaux de l’entreprise, utilisant les technologies de l’information et de la communication. Son application est subordonnée au respect de conditions réglementaires et conventionnelles« . La loi n° 2018-771 du 5 septembre 2018 pour la liberté de choisir son avenir professionnel revient sur les conditions d’application.

Télétravailler, c’est d’abord travailler depuis chez soi, que ce soit pendant ou en dehors des heures de travail. [A ce sujet, je rencontre des cas de salariés qui se sont vus refuser leur demande de télétravail partielle et ponctuelle, mais se voir distribuer du travail à terminer à distance depuis chez eux après leurs horaires de bureau. Oui, c’est pour le moins contradictoire.] Seules des conventions ou des accords express de son responsable, permettent à un salarié de travailler en-dehors des locaux professionnels auxquels il est rattaché par le contrat de travail et ses avenants. C’est aussi avoir une part significative de son métier qui est effectuée à son domicile car rien n’impose qu’il soit effectué dans son lieu de travail ou d’affectation (dans le secteur public, je pense aux enseignants et dans le privé, nombre de start-up rompent avec le formalisme du présentéisme qui est la norme). Le télétravail peut donc avoir une quotité variable/temps de travail global.

On peut se lancer dans la méthode « pour/contre » mais encore faut-il aller assez loin dans la confrontation « attentes/impacts », qui peuvent peser à la longue. On a presque toutes et tous essuyé le télétravail durant 3-4 mois de confinement, mais sur une plus longue période quelle serait votre vision?

Considérer qu’aménager l’ancienne chambre d’amis ou que le salon fera l’affaire sont certes des constats positifs, mais certainement insuffisants pour affirmer que le home office est fait pour soi.

Mais alors, comment se poser une réflexion pour savoir si le télétravail est fait pour soi?

Lister les « attendus mélioratifs/situation actuelle insatisfaisante » est ce que l’on a souvent tendance à faire. On projette nos frustrations et on contrebalance chaque point négatif par un gain dans sa sphère privée : le confort et la sécurisation. Dans ce processus, on a tendance à se focaliser sur ses frustrations tout en pensant qu’on peut les résoudre avec un repli en terrain connu (la zone de confort)… et c’est peut-être une erreur. C’est pourquoi je préfère mettre en perspective la « vision entreprise » avec la « vision salariée ». Délibérément, je ne vais pas donner tous les éléments d’analyse, mais en présenter certains, qui sont certainement caractéristiques de votre introspection (que vous soyez entrepreneur avec des salariés ou que vous souhaitiez obtenir de télétravailler de votre structure). Pour ce faire, nous allons plutôt nous poser 3 questions. Oui, j’aime bien l’introspection.

  1. Votre structure est-elle bienveillante et « open » sur le télétravail : est-elle prête et mûre? 
    • Nombre de managers, de RH et de directeurs n’aiment pas avoir l’impression de perdre le contrôle (vrai ou supposé) ou la visibilité sur les subordonnés ou leur activité. On ne parle pas seulement de résultats, mais aussi de présentéisme : « Il est là? », « A quelle heure a-t-elle démarré sa session?« , « Combien de temps a-t-il pris pour déjeuner?« , « Je sais qu’elle a des enfants à s’occuper le mercredi PM, est-elle bien à son travail?« , « A-t-il avancé sur le dossier Trucmuche aujourd’hui?« … et tant d’autres. On comprend bien que ces questions ou doutes ne sont aucunement des indicateurs de transformation, de résultats, de réalisations, de progression… Elles traduisent le doute, alors que jusque là vous aviez donné toute satisfaction et qu’en toute logique vous demeurez joignable, tout en rendant des comptes sur votre temps de travail et sur vos résultats ou activité… Ces questions ne sont donc pas pertinentes, mais chaque manager peut se les poser. Les moyens techniques : outils et process sont des fils d’Ariane dans de nombreuses structures : ils trament l’activité, comme le pointage, les déclaratifs d’activité… Votre structure est-elle au clair avec le home office? On pense aux PC, téléphonie, logiciels et progiciels permettant des visioconférences, le transfert de données et de production, malgré le volume un peu lourd de certaines datas, mais aussi aux compte-rendus et déclaratifs horaires, bilans quotidiens, hebdo, mensuels… Il faut que les règles et documents d’ enterprise soient à jour concernant le télétravail, connus de tous (instances, etc…). Aussi, penser qu’il faut être assuré pour le travail pro à son domicile ou bien que votre employeur ou vous-mêmes l’êtes (matériel, dégâts, comme vol ou si votre PC chauffe et crée un début d’incendie). Enfin, votre débit Internet est-il suffisant pour piloter une visioconférence depuis votre poste, en même temps que votre conjoint et vos enfants utilisent la Wifi? La bande passante n’est pas la même pour tous en France (toute le monde n’a ni la 5G, ni la fibre et la réception téléphone mobile peut aussi s’avérer fluctuante et peu performante). Un petit mot sur la protection des données : votre réseau personnel doit-il être sécurisé contre le piratage en plus de l’Intranet?
    • La réactivité est peut-être un des points forts de votre entreprise, mais entre un travail de bureau/plateau et un travail à la maison, cela devient moins facile pour les managers d’avoir une vue d’ensemble et de détail en vous sollicitant pour un point précis sur un sujet brûlant pour lui-elle. Au lieu de passer vous voir, d’évoquer ses questions autour de la machine à café, de l’espace clope ou d’un déjeuner commun, il doit vous appeler au téléphone ou vous proposer une visio. On peut imaginer qu’il peut y avoir pour un manager aussi, une certaine frustration dans la perte de fluidité des informations et sa capacité à aller au-devant des informations en prise directe avec l’interlocuteur que vous êtes.
  2. Qu’êtes vous prêt-e à perdre professionnellement dans le télétravail?
    • On néglige parfois la valeur ajoutée des relations sociales en contexte professionnel. Être immergé dans son quotidien professionnel chez soi, ce n’est pas être dans les locaux de l’entreprise! Ce qui change, ce sont les moments en vis-à-vis (même avec gestes barrières et distanciation!) où la proximité produit et entretient les aspects relationnels sociaux. Dans les relations sociales, « faire avec » les affinités et composer avec les non affinités, réfléchir à solutionner un problème autour de la machine à café, trouver une réponse simple et rapide dans l’encadrement d’une porte, parler de tout et de rien dans des lieux et moments informels (déjeuner, machine à café, espace clope, verre après le boulot…), sans compter développer son empathie, remonter le moral à un-e collègue qui, manifestement, ne va pas super bien… Tous ces exemples montrent des implications sociales qui sont vraiment possibles et spontanées en présentiel d’entreprise ou de service, mais qui le sont beaucoup moins en distanciel (on pense toutes et tous à « l’apéro en visio » pendant le confinement… les olives n’ont pas la même saveur qu’en présentiel les collègues).
    • Le sentiment d’appartenance, la cohésion « d’équipe », sont importants aussi. Faire partie du « Service » ou de la « Boîte », c’est partager des moments et vivre la même chose. La multiplicité, l’occurrence et la diversité des motifs ou prétextes à vivre la même expérience, ou bien se la représenter en sont des fondements. Une fois chacun chez soi ou bien qu’une partie de l’effectif est « hors les murs », cela devient moins évident et moins fédérateur à la fois. C’est comme ce séminaire auquel vous n’avez pas participé… il trahit votre absence et vous ne pourrez pas revivre tout ce qui a été vécu par les collègues!
    • La vie professionnelle est également une opportunité et un cadre d’épanouissement professionnel externe. Souvent, elle permet de rencontrer physiquement des collègues d’autres régions, services, niveau différent dans l’organigramme, mais aussi des professionnels et partenaires d’autres structures (externes). Autant dire qu’en home office, ce n’est plus possible, ou alors dans le cadre de RDV en extérieur. Pas de « passage à l’improviste » (qui cachent parfois un besoin ou une opportunité d’affaire ou simplement le plaisir d’échanger avec des perspectives professionnelles).
  3. Que pensez-vous gagner en télétravaillant?
    • Souvent on pense qualité de vie, confort et bien-être. Cela est renforcé par un contexte professionnel toujours plus porté par des outils et des process performance. De plus, la QVT se développe en parallèle des start-up toujours + valorisées en modèles Agiles. Dans ce contexte, on idéalise parfois son métier, sa carrière et ses aspirations. Les vrais constats ne sont-ils pas davantage « comment concilier ma vie professionnelle avec ma vie personnelle en ce moment » ou encore « J’ai besoin de souffler professionnellement »? Il se peut également que ces impressions de « saturation » qui s’expriment ne soient que conjoncturelles (en lien avec des événements familiaux ou personnels perturbants mais pas systématiquement durables). N’est-ce pas plutôt le moment pour envisager un bilan de compétence afin de penser « évolution professionnelle« 
    • Concilier la vie professionnelle et la vie du foyer est souvent un moteur dans la perspective du home office. Pourtant, il existe nombre de perturbateurs au sein même de votre foyer : présence et sollicitation d’autres personnes comme votre conjoint ou vos enfants, votre facteur, le démarchage téléphonique (auquel vous échappez en semaine), ou encore de vos animaux de compagnie (chat qui s’invite sur le clavier de votre PC lors de la visio de direction ou encore la prise de conscience que vous auriez dû imposer 1 poisson rouge à vos enfants plutôt que ce couple de bruyants inséparables…). Avec de bonnes résolutions, vous pensiez pouvoir cuisiner sainement pour vous-même (et votre foyer au complet le mercredi… Ooops) et avoir déjeuné en 1h (temps admis dans « votre boîte »)… à bien réfléchir, le mieux est souvent l’ennemi du bien. Sans vouloir gâcher l’ambiance : et si votre conjoint avait aussi envie de passer au télétravail (serait-ce toujours un bon plan) au niveau gestion espace, tranquillité, réseau?
    • Les économies, on y pense toutes et tous : en temps de trajet, carburant/abonnements, en temps de déplacements, repas… Sauf que, chez soi, il y a report des charges de l’entreprise comme chauffage, énergies, eau, consommables… De plus, selon vos choix de déclaration fiscale, vous risquez de devoir opter pour l’abattement forfaitaire de 10% au lieu des frais réels. Cela signifie potentiellement changer de tranche et payer davantage d’impôts au final. On peut lire tout et son contraire sur la compensation du télétravail, mais rien n’oblige votre employeur/manager à compenser le report de charges par une indemnité, par exemple, sauf si vos accords d’entreprises le stipulent. Parfois on peut négocier, mais n’imaginez pas obtenir systématiquement quelque chose. Comme abordé en 1er point, vous devez faire vos preuves en travaillant au moins aussi bien depuis chez vous que depuis le bureau. proposez de jalonner l’expérience d’un point d’étape à + 1 mois ou au bout d’un trimestre. Vous aurez alors peut-être davantage d’arguments à mettre en balance, surtout si votre employeur ferme ses locaux ou certains bureaux, faisant des économies.

Voilà, nous avons abordé 3 questions qu’il est légitime de se poser, avec 9 points sur lesquels je vous invite vraiment à la plus grande réflexion. Attentions aux désillusions et aux parcours cognitifs qui vous perdent entre idéalisation, quête d’accomplissement et réalité.

Souvenez-vous de cette période de confinement où, comme moi, vous avez peut-être eu tout le foyer en continu à la maison et où votre famille vivait sa vie (études, loisirs, détente, ménage, copains copines… rapporté deux adorables chatons – si, je vous assure-), même si vous étiez 120% à votre taff! Du « à taaaable! crié bien fort en fin de votre Visio », en passant par « Mais qui prend toute la bande passante du wifi? Je bosse moi! – Nous aussi! » -sic- ou encore « baisse le son de ton média, je suis en réunion! », il faudra composer à la maison, comme on compose aussi au bureau. Sauf qu’à la maison, on est aussi au bureau et que votre manager n’a pas envie de constater des perturbations lors de sa réunion vision hebdo ou que votre animal préféré se manifeste au moment où vous échangez pour la première fois avec un sérieux prospect.

Vous l’aurez compris, même si vous avez un bureau ou un espace qui pourrait convenir au télétravail, ce n’est pas le cœur du sujet. Qu’on vous impose le modèle, car votre structure y avait réfléchi et s’est donné les moyens de le tester et de passer au modèle home office, ou que vous ayez envie de passer moins de temps au bureau, parce que le confinement a éveillé chez vous une envie de télétravail, ce n’est pas toujours si simple ou adapté à votre style de vie ou votre fonctionnement : vous pourriez (vous) y perdre. Désormais vous serez au boulot en étant chez vous, alors attention à la trop grande décontraction, selon votre métier et votre structure.

Il ne faut pas confondre une expérience provisoire positive et un modèle à vie. De plus, on ne gagne pas toujours ou on s’y attend et vice-versa!

Bonne réflexion et sollicitez-moi si vous avez besoin d’accompagnement.

Luc TODESCO, Organis’Action Consult. Août 2020.